Les Pois. Chapitre 1

Le pois est un rond. Le motif à pois est une multiplication à l’infini de ronds pleins et peints. Le rond est un symbole qui de manière surprenante possède quasiment la même signification dans toutes les cultures : En occident le rond est ce mouvement circulaire parfait, invariable, sempiternel et perpétuel. C’est une représentation de protection, chez les chrétiens il représente l’éternité. C’est la figure du cosmos, de la perpétuité. Sur le chemin de l’Asie, en Turquie notamment, la danse des derviches tourneurs, forme de méditation active d’origine soufi, imprime le mouvement du corps dans les cercles répétitifs. Ce qui est considéré comme une imitation symbolique des planètes dans le système solaire en orbite autour du soleil.

En Asie, le Yin et Yang sont 3 cercles visibles : Le cercle extérieur représente le « tout », c’est à dire l’univers et tout ce qu’il contient. Il renferme la dualité de tout ce qui existe, l’harmonie et l’équilibre au sein de l’univers. Les 2 cercles intérieurs sont comme les deux faces du même élément, les opposés nécessaires et complémentaires à l’harmonie d’un tout, exactement comme la terre et le ciel, l’obscurité et la lumière, la lune et le soleil, la mort et la vie.

En Inde, le bindi, rond rouge peint entre les 2 yeux, symbolise le troisième oeil mystique d’une personne et son rapport avec le principe universel de la création. C’est un symbole de conscience et de bonne fortune. On dit que le centre du front d’une personne est un des points de pression les plus importants du corps humain. Le 6ème chakra.

Enfin, en Afrique, dessiner des points blancs sur le visage, notamment en Afrique centrale, est une tradition qui peut avoir plusieurs symboles selon les tribus : ornement pour certaines, rite initiatique des jeunes hommes pour d’autres. C’est d’ailleurs, avec le renouveau de l’Afrique et son influence grandissante dans la mode et l’esthétique, une nouvelle tendance de maquillage. Très en vue notamment au Festival annuel Afropunk de Brooklyn chaque année en Août.

Le pois, le rond, le cercle est donc un symbole positif à travers toutes les cultures. C’est sans doute la raison pour laquelle les pois des motifs des 2 grandes dames Japonaises, Rey Kawakubo et Yayoi Kusama sont un succès planétaire.

Rey Kawabuko à travers Comme des Garçons a assimilé le motif à pois noir et blanc. La diffusion de sa petite maroquinerie, notamment grâce à la notoriété croissante et explosive de DSM (Dover Street Market) et aux collaborations avec de grandes marques comme Hermès en 2013, Suprême chaque année, (et même une tri-collab Suprême-CDG-Timberland en 2015), ont permis de faire de ce motif, même sans branding CDG, une identification visuelle immédiate de la marque de cette prêtresse de la mode et du style.

Yayoi Kusama, célèbre artiste Japonaise, a également diffusé sa Dot mania grâce à des collaborations avec des marques célèbres : Louis Vuitton, Uniqlo, des marques de cosmétiques, et depuis le 9 février avec la marque de street XLARGE.

La question tout de même, est de savoir si le hasard est vraiment au cœur du succès de ce motif chez 2 très grandes dames japonaises nées il y a 8 décennies. 2 artistes imprégnées d’un pays ou la densité (La plus haute densité de population de tous les temps a été enregistrée en 1959 sur l’ile de Hashima avec environ 84 100 hab/km2 ) est très forte et où la solitude est extrême malgré cela.

Kusama exprime ainsi son concept de « self-obliteration ». Elle explique d’ailleurs que sa peur est la perte de l’individualité, elle ne veut pas que l’être humain ne soit qu’un pois parmi d’autres pois.

« J’avais en moi le désir de mesurer de façon prophétique l’infini de l’univers incommensurable à partir de ma position, en montrant l’accumulation de particules dans mes mailles d’un filet où les pois seraient traités comme autant de négatifs. […] C’est en pressentant cela que je puis me rendre compte de ce qu’est ma vie, qui est un pois. Ma vie, c’est-à-dire un point au milieu de ces millions de particules qui sont les pois. […] »

Ce qui est remarquable est comment un autre artiste, Damien Hirst, qui fit une rétrospective de ces œuvres dans les galeries Gagosian en 2011 (« The Complete Spot Paintings 1986-2011 »  toiles blanches de tailles et de formats variables, sur lesquelles l’artiste a réparti des ronds de couleurs), entre en résonance face aux pois de Kusama. Ceux de Hirst sont ordonnés selon une grille virtuelle plus ou moins dense,

une espèce de all-over print. Très abstrait, mais visant presque à anéantir définitivement l’art. Là où les pois de Kusama cherchent à discerner et différencier.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *