Les Pois. Chapitre 2

 

Le motif pois dans le textile et la mode plus généralement, est véritablement apparu avec la révolution industrielle. Pouvoir reproduire de manière régulière un motif identique nécessite une mécanisation. C’est au moment du grand essor de l’impression textile européenne, dans la première moitié du XIXe siècle que les motifs répétés prennent leur place dans le style français.

On ne trouve presque pas de motifs à pois avant le milieu du XIXe siècle. Quelques légendes parlent du Moyen âge et de son mépris des pois, rappelant trop les maladies de l’époque, mais il est surtout peu probable qu’avant les temps modernes un motif comme celui ci ait été peint sur des étoffes. Des fleurs oui, des pois… Le succès des pois est lié au développement des techniques et à une histoire de danse : dès 1835 en Europe et très rapidement aux Etats Unis, les gens vont s’entichentde la Polka qui arrive de Tchécoslovaquie. Inspirée de plusieurs danses, c’est une danse de couple qui effectue des pas chassés, en mouvements circulaires.

A son arrivée à Paris dans les années 40, les salons propagent cette danse joyeuse et dynamique à travers l’Europe et le monde, dans toutes les couches de la population. En effet, c’est la deuxième danse de couples « rapprochés » après la valse. Une petite révolution tout de même.

La vague d’immigration européenne aux Etats Unis à cette époque apporte avec elle, us et coutumes. Et la Polka devient un phénomène sur tout le continent américain. Des clubs sont crées et les femmes célèbrent leur club et leur appartenance à un club de Polka en ajoutant des pois sur leur tenue avec une couleur spécifique représentant le club. C’est de cette façon qu’apparaît le motif Polka Dot, nom donné en anglais au motif « Pois ». Jusqu’à la fin du 19ème siècle, une véritable Polka mania gagne les Etats Unis à travers des dizaines d’objets de la vie quotidienne.

Au même moment, de l’autre côté de l’Atlantique, un mouvement artistique qualifié de néo impressionnisme fait scandale : Seurat créé le pointillisme, technique de points sur toile qui permet de distinguer de manière différente la couleur. Signac le rejoint dans ce mouvement contesté et même si Seurat meurt très jeune, il laisse des chefs d’œuvre grâce à cette technique innovante contestée. (Comme le sont à chaque fois les nouveaux mouvements !)

Il faut attendre ensuite l’élection de Miss America en 1926, Miss Norma Smallwood, pour que les Polka Dots soient de nouveau très populaires. Elle pose en maillot blanc avec des pois noirs, et peut être est ce sourire candide, cette fraiche naïveté qui inspirera la tenue d’un personnage célèbre dont la tenue rendra célèbre les Polka Dots : la création de Minnie Mouse en 1928.

Les Polka Dots deviennent le motif de l’ingénue, de la femme sensuelle et drôle. Dans les années 40, Chili Williams, célèbre pin-up de la seconde guerre, actrice aussi, va amplifier la féminité des pois : suite à un shooting en maillots à pois, elle devient « the Polka Dot Girl », et le motif s’inscrit dans la société comme le tissu féminin et frais que les femmes aiment porter pour égayer leurs tenues.

Le début des années 50 est aussi le début d’une ère nouvelle. L’après guerre est synonyme de joie, de libération, de liberté, et de chaque côté de l’atlantique, de manière différente, les pois vont signer cette fin des restriction pour les femmes particulièrement :

Au Etats Unis c’est le début du Rockabillie : perfecto en cuir, jupes volantes, bananes dans les cheveux et Polka Dots pour la touche ludique mais féminine. Bettie Page, la plus célèbre des pin-ups va créer son personnage dénudé certes, mais également accessoirisé : mise en valeur de la femme par des nœuds , de la lingerie suggestive, et la sublimation de son corps passe aussi par des motifs plus ingénus comme les Pois. Ce que fera également Marylin Monroe. Les séductrices d’Hollywood, à la fois femmes fatales et femmes-enfants, savent allier tenues sexy et détails chastes comme les pois.

En France le motif à pois fait son apparition chez Carven, Madame Grès et Dior en 1954. Dior, après le lancement du New Look en 1947 a la volonté de redonner aux femmes l’envie de plaire, davantage de légèreté dans ses tenues, et le motif à pois est parfait pour ses envies.

La décennie 60, joyeuse, joviale, insouciante, celle de la jeunesse des enfants d’après guerre, sera aussi celle de la modernité dans la mode, des tentations du futurisme, des couleurs, du graphisme et des idées neuves:

Preuve en est, en 1962, Marvel Comics crée même un super-héros « Polka-Dot Man », qui utilise le pouvoir des pois pour vaincre les méchants !

Dans le monde artistique, les pois vont également être à l’honneur :

Le mouvement artistique Op art, ou art optique fait écho à la mode et va développer, grâce à l’amélioration des techniques d’impression, des jeux d’illusions d’optique, comme un pointillisme moderne, dont Vasarely sera le porte drapeau. Dans le Pop art, Lichtenstein s’amuse lui à colorier par petits points des tableaux, les fameux « ben-day dots ». Il s’inspire lui de la technique d’impression en quadrichromie qui est pratiquée dans la presse, la publicité ou la bande dessinée de son époque.

Si Courrèges est dans l’innovation avec une idée du futur dans ses collections et son interprétation du motif Polka Dots, Balmain, Guy Laroche, Balenciaga et d’autres vont entre 1964 et 1965, tous appliquer la joie des pois sur les impressions de leurs robes de cocktails : en effet, les robes blanches à pois noirs sont de toutes les collections. Les grands couturiers traduisant la folie sixties avec la sagesse de la Haute Couture et le jeu des motifs et des pois.

Les années 70 donnent le pouvoir aux fleurs. Ce sont les années 80 qui ramènent les Pois dans les garde-robes. Saint Laurent dans ses collections en 1986, et les plumetis dans mon placard d’enfant. Les premiers fans de vintage et donc de mode, chinent des robes des années 40 et 50 et c’est naturellement que les pois reviennent dans le textile. Agnès B, Kookai, Dim, les plumetis, en même temps que le power dressing s’étend, que les femmes partent à l’assaut de leur identité et de leur conquête, les motifs naïfs (liberty, pois, couleurs sucrées) jouent avec les grandes épaules et les tailles serrées. Lady DI est la femme qui illustre le mieux le paradoxe de la femme dans ce style. Elle porta des dizaines de tenues à pois, telle une princesse, mais sur des robes sculpturales, voluptueuses et glamour.

Les années 2000 sont un virage sans précédent dans la mode, miroir de la société en mutation : les hommes et les femmes ne sont plus 2 espèces si différentes, et la fusion des défilés Hommes et Femmes depuis l’année dernière chez Kenzo par exemple, n’est qu’une illustration de ce rapprochement.

Et les pois suivent le même mouvement. Si les femmes sont moins tournées vers ce motif ces dernières années, malgré une offre constante en fast fashion et la notoriété de Comme des Garçons, il semblerait justement que ce soit les garçons qui se soient accaparés les Dots.

Marc Jacobs a fait des Dots un imprimé all over reconnaissable pour sa marque, son parfum Dot est d’ailleurs le meilleur emblème de sa passion pour les points.

Mais les hommes dans leurs propres vestiaires ont assimilé ce motif de manière définitive et c’est une nouvelle fois le streetwear qui est à l’origine de cette transmission stylistique :

Tout d’abord un acteur majeur de la scène street et mode dans le monde est Colette. Et le branding de Colette est le suivant : 2 ronds, 2 dots bleus, repris à l’infini sur les produits de toutes les marques de vêtements, maquillage, accessoires, bougies, écouteurs, lunettes… qui sortent des exclusivités de leurs produits pour cette boutique unique. Et les sneakers…Nombre de marques de sneakers, Nike, Adidas, Vans, Converse, Puma… ont proposé des interprétations de modèles uniquement pour la marque aux 2 points bleus, et mettant ce design de manière visible sur les chaussures.

Design qui peut être interprété subtilement. Comme Nike en 2015, qui afin de célébrer le retour de Maria SHARAPOVA sur la terre battue parisienne, édite une édition spéciale Colette de la Court Zoom Vapor 9 Tour (chaussure performance haut de gamme de Tennis) et de La Nike Court Tennis Classic. Toutes deux sur une base blanche avec les overlays « bleus-Colette » et les 2 points de Colette sur le talon arrière.

Ou moins subtilement. Adidas propose au moment du relaunch de la Stan Smith, des éditions Colette « all over print » Dots par exemple. Ou encore Pharell Williams qui stylise la Stan également, et fait le choix de gros points voyants, naïfs et ludiques.

La démocratisation de ce motif ludique, subtilement féminin, candide, qui habille l’ingénue Minnie Mouse ou les moins Ingénues Dita Von Teese et Pin-ups des années 50, est définitivement aboutie.

Les hommes, peuvent parfaitement porter aujourd’hui une cravate à pois, ou avoir de la maroquinerie Comme des Garçons avec des dots, les femmes savent jouer de la fausse naïveté d’une robe pois à taille marquée.

Finalement ce motif, qui était à la base sur les robes des danseuses de Polka américaines il y a 150 ans, est aujourd’hui plus que jamais contemporain.

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