L’histoire de la Marinière. Chapitre 1

 

          

De l’uniforme du matelot au maillot de l’équipe de France, histoire d’une pièce française. Comment un top en coton rayé a t’il pu devenir l’emblème des français au même titre que la baguette sous le bras et le béret ?

La marinière rayée est une pièce iconique, terme galvaudé ces dernières années, mais aucun autre qualificatif ne convient. Elle constitue à elle même le processus de la mode : un vêtement authentique dont l’origine a été détournée, portée par des prescripteurs des arts et revisitée aujourd’hui depuis le luxe jusqu’au fast fashion. On trouve son histoire dans des livres sur le vêtement, dans la presse, sur des blogs mais son histoire n’est pas toujours juste.

Alors quelles sont les 4 Choses à absolument savoir sur la marinière ?

  • C’est un sous vêtement qui est né avec une loi française.

Même si on retrouve la trace de la marinière rayée sur des peintures anglaises ou hollandaises représentant des batailles navales avec des marins la portant ( rayures rouges et blanches ou bleues et blanches), elle n’est devenue un vêtement officiel de la Marine Française qu’à partir de 1858.

L’uniforme des officiers de la marine est déjà réglementé, mais celui des matelots est simplement réduit à une liste de nombres de pièces afin de pouvoir embarquer à bord (nombre de pantalons, nombre de tricots, etc.). Comme les matelots non gradés sont souvent des pêcheurs, ou petites gens de la campagne, ils ont pour coutume de venir avec leurs propres vêtements.

Le 27 mars 1858 un règlement publié au Bulletin officiel de la marine introduit dans la liste des uniformes obligatoires de matelots de la marine nationale, le tricot rayé bleu et blanc. Le décret précise le nombre de rayures et la largeur qui les sépare, au millimètre près. Le matelot devra ainsi porter :

« Pantalon à pont, chemise blanche à col bleu, manteau court en drap de laine (le caban), tricot rayé qui sert de tricot de corps (la marinière), bonnet à pompon pour le travail et chapeau rond pour les sorties. Les 21 rayures blanches doivent faire 20 millimètres de large et les 20 rayures bleues, 10 millimètres.

Pour les manches, le tricot doit comporter 15 raies blanches et 14 ou 15 raies bleues ». En effet, le nombre de rayures est réglementé car il va dépendre de l’endroit ou le tissu va être coupé. La marinière est un sous vêtement, il n’y a pas de couture – sauf au niveau des manches. Le tricot est fait d’une seule pièce, le marin doit être à l’aise, et cette pièce ne doit avoir aucun bouton afin d’éviter de se prendre dans les cordages et de pouvoir manœuvrer sans encombre. Le tricot, doit être suffisamment long (jusqu’au début de la cuisse) afin d’être rentré dans le pantalon à ponts et ainsi masquer et protéger les parties intimes du marin, qui ne portaient, à l’époque aucun sous-vêtement.

Les manches ont aussi leur importance, elles doivent être 3/4 pour ne pas dépasser de celles de la Vareuse.

On parle de tricot car c’est bien un sous vêtement en jersey à l’origine : confectionné à l’origine en laine le jersey est à présent également réalisé en coton ou en fibres synthétiques. Ce tissu doit son nom de l’île de Jersey, où il fut produit dès le Moyen Âge.

  • La rayure, un motif fangeux

Je reviendrai sur l’histoire des rayures dans un autre article car elle est passionnante et mérite à elle même un article complet. Le maître incontestable de ce type d’histoires est Michel Pastoureau, célèbre historien médiéviste français. Il a écrit un essai sur les tissus rayés en 1991 « L’étoffe du diable, une histoire des rayures et des tissus rayés ». Le titre en dit déjà long. La rayure sur les vêtements est en effet un motif qui resta très longtemps en occident une marque de marginalisation.

Au Moyen âge, on voyait dans les tissus rayés des étoffes diaboliques, et la société a longtemps continué d’en faire l’attribut vestimentaire de ceux qu’elle situait au plus bas de son échelle sociale (esclaves, domestiques, matelots, bagnards, saltimbanques…).

Cependant, comme toute chose décriée dans un premier temps par les conservateurs, les rayures prennent leur place dans les motifs à partir du 18ème siècle. Aux rayures épaisses des domestiques s’ajoutent des rayures plus fines, inspiratrices de nouvelles images : la liberté, la jeunesse, le loisir.

Ce qui est important de comprendre pour la Marinière dont nous parlons ici, est que son motif est à la croisée de plusieurs vérités :

Certains écrivent (notamment sur le site de la défense nationale), que les rayures bleues et blanches permettent de distinguer le marin qui tomberait à l’eau (mais en considérant qu’il a une vareuse par dessus et un drap de laine, cette hypothèse semble très « romantique »).

D’autres sources disent que les rayures bleues sont là afin d’éviter au sous-vêtement d’origine d’être maculé trop vite. On lit aussi que le bleu indigo était déjà tellement cher qu’il était nécessaire par souci d’économies de moins l’utiliser que le blanc.

Quoi qu’il en soit, le bleu et le blanc ont depuis longtemps représenté la mer, le monde nautique, aquatique, et les rayures étaient l’apanage des domestiques au 19ème siècle.

Ainsi, à travers ces différentes histoires, on peut se figurer pourquoi la marinière du matelot était rayé blanc et bleu. Comme Michel Pastoureau le rappelle « aujourd’hui encore, par exemple, les officiers de marine français qualifient de zèbres ceux parmi les officiers qui ne sont pas sortis des écoles navales mais du rang, et qui ont donc autrefois porté un tricot rayé bleu et blanc ».

  • Coco Chanel n’a pas fait de collection de marinière à rayures

L’iconographie de Gabrielle Chanel nous offre des images qui peuvent aussi nous induire en erreur. Même si Mademoiselle porte une marinière rayée sur un cliché très célèbre (à retrouver sur le pinterest du Style Français), elle n’a cependant pas créé de marinière de ce type dans ses collections au début du siècle dernier. Cela n’enlève en rien le caractère disruptif de ce qu’elle s’apprête à faire avec les vêtements militaires et de travail :

Gabrielle Chanel ouvre en 1913 sa première boutique de mode rue Gontaut-Biron à Deauville. Elle est déjà reconnue pour ses chapeaux suite à l’ouverture en 1910 de sa boutique “Chanel Modes” au 21 rue Cambon à Paris. Mais c’est à Deauville qu’elle va être inspirée par les pêcheurs, leurs tenues en Jersey, et qu’elle va inventer une mode sportive à l’aide de tissus plus légers, qui vont révolutionner le vestiaire féminin. En adéquation avec les années folles et l’émancipation des femmes qui s’apprête à jaillir sur la scène sociale, notamment après une première guerre où les femmes ont remplacé leurs hommes au travail.

Elle détourne ainsi dès 1917 un vêtement militaire et de travail (pour les pêcheurs), en garde la forme et le tissu, et l’offre à de grandes bourgeoises et aristocrates. Détournement fantastique. Disruptif.

Elle va créer des marinières en soie et des pantalons à ponts.

Mais le célèbre tricot rayé qu’elle porte est acheté dans les boutiques du port et détourné pour elle même. Elle ne le proposera jamais en collection.

  • Les artistes l’ont emmenée dans la rue et dans notre vestiaire

Les marques cool ont compris comment fabriquer des tendances ou lancer des nouveaux produits : il faut les bons prescripteurs, les personnes qui au sein de leur communauté, leur groupe, influencent les autres sur leurs styles, leurs goûts musicaux, la décoration, les destinations de voyages…. Le plus difficile est de faire croire à ces prescripteurs qu’ils ont choisi, avec leur libre arbitre.

Pourtant, l’inconscient collectif joue ici un rôle puissant chez les personnes suffisamment ouvertes et réceptives au monde et à ses changements. La mode n’est pas exclue de ce processus, étant elle même le reflet de la rue et des mouvements sociaux. Ce n’est donc pas un hasard si les artistes sont avant quiconque prescripteurs de toutes les modes.

S’agissant de la marinière, à partir du moment ou un cliché représentant Mademoiselle Chanel portant un vêtement militaire et de travail circule alors qu’elle habille l’aristocratie, l’influence de l’image est très puissante. Même de manière inconsciente, les rayures de bagnards, de domestiques, de pêcheurs, deviennent un atour de révolution, un nouveau point de vue que l’on affiche, décalé, symbole de jeunesse cassant les codes.

Citons ici de manière chronologique quelques prescripteurs de ce vêtement, tous emblématiques d’un changement culturel et d’une forme de rebellion :

John Wayne 1945

Marlon Brando 1955

Picasso photographié par Doisneau en 1952

Bardot Le Mépris 1963 de Godard

Audrey Hepburn 1955

 

Carol Girod 2017 (crédit Photo Chiara)

YSL très sensible à l’art et aux artistes, à l’écoute de l’histoire, de son temps, du besoin des femmes, crée en 1966 la collection « marin, casquette et paillette Bayardère ». Une collection printemps-été où il célèbre les rayures et la marinière à sa façon : « manteaux de drap double boutonnage, robes jersey bicolore encolures géométriques, cabans et pantalons de lainage, toile, marin, blanc, pull paillettes marine et blanc, vestes, robes pull de paillettes bayadères, courtes, longues… » (source fondation Pierre Bergé/YSL).

 

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